La problématique de la forme dans la "Tâche du traducteur" de Walter Benjamin

L'objet de cet article est de proposer une lecture cohérente du texte considéré par beaucoup comme le texte central du XXe siècle sur la traduction. Né de la convergence de ses travaux de critique littéraire, de son expérience de lecteur de traductions et de sa propre pratique traductive, ce texte est problématique à plus d'un titre. Benjamin choisit de construire un discours indépendant de sa pratique qui n'appartient ni au genre de l'essai ni à celui du manifeste. Ce texte dont le titre est par ailleurs trompeur dans la mesure où ce qui intéresse l'auteur est la traduction plutôt que les traducteurs propose en réalité une vision essentialiste et transcendante de la traduction qui va au-delà d'une présentation raisonnée de l'acte traductif, de ses difficultés et de ses enjeux. Les deux prémisses qui fondent sa réflexion, à savoir que la traduction n'a pas pour vocation à communiquer un sens à des récepteurs et qu'elle peut se définir comme une forme dont la loi est celle d'une traductibilité universelle, autorisent une interprétation théologique de ce texte déroutant et énigmatique. Dans une telle perspective, la fonction essentielle de la traduction est moins de perpétuer l'original à travers ses surgeons traductifs que de révéler un rapport de conformité intime et mystérieux entre les langues dont la source et le destinataire ne sont autres que Dieu. Ce que la traduction doit s'efforcer de représenter au bout du compte, c'est l'incommunicable essence langagière que chaque langue vise à sa manière, concurremment avec les autres, cette fameuse " langue pure " altérée par suite d'une entropie post-babélienne. Traduire revient donc selon Benjamin à signifier la possibilité du royaume à la fois promis et interdit où les langues humaines se réconcilieront et s'accompliront en se dépassant elles-mêmes. Quelque communicable que l'on puisse extraire du texte à traduire, c'est vers la part " d'intouchable " langagier que doit tendre le travail du traducteur pour qui les langues et les textes ne sont que le symbolisant d'une forme (au sens scolastique du terme) symbolisée trouvant son point d'arrêt en Dieu et dans la Bible. En accord avec ses prémisses théologiques et la visée métaphysique qu'il exalte dans son discours, Benjamin esquisse une véritable eschatologie traductive qui oppose le mode de connaissance rationnel par reflet à l'intuition immédiate d'un objet connaissable. Alors qu'au premier correspond le fonctionnement analytique des signes linguistiques, la seconde repose sur des symboles synthétiques qui renvoient à une dimension suprarationnelle où affleure le Verbe divin. La convenance naturelle que Benjamin suppose entre le signe et son référent, le symbolisant et le symbolisé est paradoxalement ce qui fonde la traduction et fait obligation au traducteur de retrouver l'harmonie première de la " langue pure ".

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Additional Info

Field Value
Source La Forme comme paradigme du traduire
Author Chadelat, Jean-Marc
Maintainer CCSD
Last Updated May 28, 2026, 02:38 (UTC)
Created May 28, 2026, 02:38 (UTC)
Identifier halshs-00671695
Language fr
contributor PRISMES - Langues, Textes, Arts et Cultures du Monde Anglophone - EA 4398 (PRISMES) ; Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
coverage Mons, Belgium
creator Chadelat, Jean-Marc
date 2008-10-31T00:00:00
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