Dans cet article, mon propos est de montrer comment la thématique sexuelle et amoureuse que Shakespeare intègre à l'intrigue en s'écartant de ses sources contribue à la quête de sens inaboutie des personnages, notamment du protagoniste, en rapport avec un ordre inférieur de la création. L'animalité de l'homme sur laquelle la poétique du drame attire l'attention s'exprime au moyen de pulsions sexuelles débridées et n'est pas sans rappeler la conception que s'en fait Montaigne dans son " Apologie de Raimond Sebond " où Shakespeare a trouvé plusieurs motifs philosophiques importants de la tragédie. Alors que cette proximité revendiquée de l'humanité avec le règne animal permet à Montaigne de rabattre les prétentions humaines à la domination de la création à de plus justes proportions, Shakespeare montre comment l'animalité qui sommeille en l'homme est un symptôme du mal qui afflige la plupart des personnages du drame et les engloutit dans le néant en provoquant une dégradation de leur humanité. Dans une perspective allégorique à laquelle invite la dimension mythique de la pièce et son espace-temps indéterminé, une lecture éthique de cette déshumanisation collective et individuelle permet de corréler cette animalisation de la nature humaine à une transgression de la loi morale ainsi qu'à un pervertissement de la raison à laquelle il est demandé de justifier cette violation. La division ontologique de l'être dont souffrent les principaux personnages peut être rapportée en fin de compte à la cécité des passions et la concupiscence charnelle qui s'opposent en filigrane dans la pièce à l'unité virtuelle des instincts et de la raison. Le Roi Lear peut en quelque sorte être envisagé comme le drame de l'humanisme et de la modernité qui obscurcissent la destinée spirituelle de l'humanité et conduisent les personnages à sacrifier leurs aspirations les plus élevées sur l'autel d'une infra-humanité emblématique de la tragédie.